Le voyage de Zim - Ingrid Astier

1.
LE CŒUR EST UN DERVICHE TOURNEUR

 

Lorsque Zim Zam eut trente-trois ans, il décida d’entreprendre un tour du monde. Non pour cultiver cette bougeotte insensée qui fait qu’aujourd’hui, l’homme est partout et nulle part en un tour de cadran. Mais parce qu’il avait peur de devenir comme ces robinets qui, fiers d’avoir jeté des éclairs d’acier, finissent encrassés. Et le calcaire sur les pensées, il ne voulait même pas imaginer ce que ça donnait. Zim avait l’âge des métamorphoses — et d’en profiter. Après avoir été bûcheron, décorateur de théâtre, trompettiste et dessinateur à ses heures, il pouvait être rêveur.

Oui, rêveur. Durant toute une année. Certains diront que ce n’est pas un métier. Mais pour Zim Zam, rêver dévorait les jours entiers. La nuit, elle, scintillait sans effort particulier. De jour, rêver est un travail de forçat, il faut apprendre à résister. Alors oui, il pouvait bien prendre une année. Après, il rentrerait dans le rang, il le promettait. Il mettrait une belle chemise et des idées tout astiquées. Il ferait même semblant de lire les pages économie, les soirs d’été. Ou alors, le rêve donnerait à sa vie un pli particulier. Une façon de rester fidèle à l’enfant qu’il avait été.

Partir, aussi, pour tout quitter…

Zim Zam se fit un café avec un scone coiffé de clotted cream dont il laissa la moitié. Car il ne sortait pas de ses pensées. Il prit un carnet et nota : Chez un être humain, quel est l’âge de maturité des rêves ? Quand est-on prêt à les porter ? Rien de plus parfait que le vol plané glissé d’un aigle. Au bout de quatre-vingts jours, un aiglon se jette dans le vide. Zim avait-il des rêves capables de voler ? De planer avec cette majesté ? Un cacaoyer, lui, met trois ans à fleurir, six ans à donner de beaux fruits. Mais évaluer la plénitude d’un homme échappe à toute modélisation. Et pour modèle, Zim Zam préférait Sam Van Aken, un sculpteur de Syracuse qui avait inventé un arbre-verger… Oui, une corne d’abondance à lui seul, couvert de fruits — quarante variétés. Du chip grafting. Zim Zam voulait être comme cet arbre-verger.

Il jeta un œil à la fenêtre. La neige avait cessé de tomber. Zim se prépara à sortir. Sa tête avait beau s’échauffer en mille idées, son meilleur ami serait le bonnet. Avant son départ, il alla saluer le Géant vert — il appelait ainsi Central Park. Les arbres nus conspiraient, noueux comme de petites vieilles racornies par les années. Des chênes avaient gardé des feuilles cassantes comme du verre qui jetaient des couleurs mordorées. Mais partout, la vie dansait. Zim s’arrêta net devant la patinoire. Voyager… Par quel pays allait-il commencer ? La Thaïlande ? Tahiti ? Le plus dur avec les rêves était de les ordonner. On ne les comprimait pas dans une boîte. Et comment pouvait-il rêver de Tahiti, gelé de la tête aux pieds à Central Park ? Vraiment, l’esprit avait une drôle de façon de divaguer. Peut-être parce qu’il avait un temps d’avance sur le corps. L’esprit ne s’enfermait pas dans l’instant. Sans cesse, il se promenait. Où il voulait. Jusque sous les jupes des femmes ou dans le pavillon d’une oreille, pour se nourrir de secrets… L’esprit faisait vraiment ce qu’il lui plaisait. Il était comme le vent, un vrai feu-follet. À la réflexion, Zim Zam désirait être foisonnant comme l’arbre-verger et souple comme la pensée.

Il renfonça son bonnet. Les oreilles ! Là était le danger… Sur la glace, les corps fusaient. Des passants s’arrêtaient, captivés. Qu’est-ce qui pouvait les intéresser ? Après tout, ce n’était pas un match de hockey ! Les patineurs ne glissaient derrière aucun palet et nul attaquant ne créait ce suspense qui donne corps à la destinée. À quelques mètres, dans la neige, les panaches des écureuils de Central Park jouaient à tout repoudrer. Zim Zam passa des écureuils aux patineurs, sans se décider, puis leva les yeux. Les gratte-ciel s’élançaient, tours de contrôle démesurées. Dans le soir tombant, leurs fenêtres s’allumaient comme autant de regards braqués. Notre rêveur revint aux silhouettes et les suivit des yeux. Hommes et femmes se croisaient, s’évitaient, mais souplement, formant les huit serrés d’une parade nuptiale improvisée. Ce n’était pas la rue et ses pas heurtés, l’affolement de lignes brisées mais la grâce de la glisse, la beauté de la fluidité.

Soudain, un virage raté, et deux corps qui s’affalent sur la glace. Des rires ramenèrent Zim à la réalité : la grâce attirait autant que la chute, cette embuscade faite à la beauté. Cette chute, comme celle qui suivrait, les gens la guettaient.

À elle seule, la patinoire résumait l’humanité.

Entre splendeur et misère, il fallait apprendre à tournoyer.

 

2.
L’OMBRE DE DONALD DUCK

 

Quand Zim Zam arriva en Thaïlande, il prit un avion vers le Nord. Non, il ne se ruerait pas vers les eaux turquoise et le blanc étincelant des plages. Il avait pourtant entendu parler de Donald Duck Bay, sur une île où le nom seul faisait voyager : Koh Pad. Mais retrouver Donald Duck en Thaïlande (fût-ce juste parce que des rochers lui ressemblaient) ne le faisait pas rêver. Il avait envie de tout effacer, pour laisser place à l’inconnu et s’y aventurer. L’exotisme forerait en lui des tunnels, creuserait des canyons, emprunterait des sentiers insoupçonnés. Alors il plongerait en lui-même, plus profond que dans n’importe quelle baie. Et tel l’arbre de Sam Van Aken, il porterait les fruits de la diversité.

Zim avait lu que Challenger Deep, la fosse la plus profonde du monde au large des îles Marianne, faisait presque 11 000 mètres de profondeur. 11 000 mètres ! Il y avait de quoi y cacher l’Everest entier ! Zim picora des graines de lotus vertes comme le printemps, au goût de noisette crue, et se demanda qui serait capable de calculer la profondeur des hommes. À chaque bouchée, une proposition jaillissait. Dis, Lotus, qui pourrait mesurer ? Un géomètre ? Un ingénieur-forage ? Un poète ? Le moyen n’était pas aisé non plus… Fallait-il pratiquer un fond de l’œil ? Sonder un baiser ? Ou répondre à des questions sur la vie, l’amour, la mort, l’amitié ? Zim finit par penser que l’homme était insondable, et qu’aucun abysse ne pouvait rivaliser avec le noir profond qui drape nos secrets.

Un ami lui avait parlé d’une maison près de la frontière birmane. Une maison perdue au milieu des pins et des bananiers, où tout semblait figé. Même le temps y vivait arrêté. Un tremblement de terre avait effondré des marches d’escalier. Ça et là, des planches se disjoignaient — pour y lire l’âme des lieux. L’éphémère y embrassait l’éternité. Des Bouddhas et des léogryphes sculptés, mi-aigle, mi-lion, veillaient. Sur quoi ? Eux seuls le savaient. La maison dormait et, Princesse au Bois dormant, il fallait la réveiller. Mais le plus dur était de la trouver… La route était encore longue. Zim chercha son chauffeur, Pirun, et continua son chemin, toujours plus vers le Nord. Derrière la vitre, les rizières défilaient. Ils firent halte à Phitsanulok. Pour se nourrir d’un pays, rien de mieux qu’un marché.

Zim but du jus de palme glacé, tandis que Pirun avait l’air grave des hommes qui règlent une affaire. En fait, il venait d’acheter du riz gluant sucré — et un billet de loterie. Zim sourit. Avec la loterie, les millions sont dans les yeux, pas dans la vie. Il n’avait jamais acheté ces bouts de papier où les chiffres s’amusent à racoler. La chance ne lui lançait pas ces œillades appuyées. Alors Zim continua, et se perdit dans le marché. Passés les fruits aux étals colorés, s’ouvrait le règne des cartomanciennes. Le sort s’achetait. Zim déclina poliment ce nouveau chant des sirènes. Mais il ne résista pas à une mangue soyeuse sous la langue. Jamais la promesse de cent richesses ne rivaliserait avec le goût du bonheur.

Qu’est-ce qui poussait les êtres à s’en remettre à la chance ? Ne croyaient-ils pas assez en leur trajectoire ? Zim accepta une carambole qu’une vendeuse lui tendait. Elle fendit des étoiles juteuses qui finirent de le désaltérer. Puis il écouta son conseil et les poudra de sucre pimenté. En même temps, difficile de décider de la beauté d’une trajectoire. Zim savait dire d’une flèche si son trait était parfait. D’une pierre, si elle a le sens du ricochet. Mais d’un homme ? Là encore, l’abîme s’ouvrait. Même une erreur de trajectoire n’était pas notion aisée. Combien d’échecs sont à relativiser ? Certains, même, cachent des rebonds qui ont l’humour du lièvre dans le pré. L’esprit de Zim n’en finissait pas de tourner autour d’idées qui sans cesse s’échappaient. Il songea à une vis sans fin… Soudain, il crut toucher du doigt le problème. Le souci avec l’homme n’était pas la trajectoire mais la cible. Ce qu’il visait, au fond, personne ne le savait.

Quelques pas et il sortit de l’agitation du marché. Contre la chaleur, un arbuste lui offrit son ombrelle verte. Sous ses branches, un banc patientait. L’arbre était criblé de fleurs blanches au cœur jaune d’or. Un frangipanier ! Leurs pétales paraissaient en pâte d’amande et leurs lignes tourbillonnaient comme des hélices. Zim ferma les yeux, leur parfum était merveilleux. Il sentait la plage, le soleil, une peau cuivrée… Il prit une fleur dans ses mains et la respira longuement.

La chance, il la tenait.

Comme le souvenir d’une femme aimée.

 

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